«En perdant du pouvoir, les hommes gagnent en humanité»

Un homme peut-il militer pour l’égalité? L’avis de Sébastien Chauvin, prof à l’UNIL, au Centre en études genre.

Karim Di Matteo

Publié: 31.01.2021

Êtes-vous féministe et si oui pourquoi?

Je suis féministe parce que je partage l’idéal d’un monde débarrassé du patriarcat. Mais, à une époque où de plus en plus de gens se proclament féministes, je sais trop qu’il ne suffit pas de se dire féministe pour l’être. Le féminisme «déclaratif» a des limites. Mais le féminisme contemporain est pluriel, il convient donc de préciser de quel féminisme on parle. Le mien inclut notamment les droits des minorités sexuelles et de genre, les luttes des travailleuses et travailleurs du sexe et le combat contre le racisme et l’islamophobie.

Donc on peut être homme et féministe?

Il faut d’abord rappeler que les hommes sont bien des «personnes concernées» par le sexisme, puisqu’ils en profitent! Même les hommes qui ne discriminent pas bénéficient de la discrimination exercée par les autres, sous forme de carrières accélérées par exemple. Peut-on lutter contre les privilèges dont on jouit? Je pense que oui, car perdre du pouvoir en tant qu’homme est la condition pour que nos sociétés gagnent en humanité.

Lors de la Grève des femmes, il y a eu débat quant à savoir si la participation des hommes était la bienvenue. Le comprenez-vous?

Non seulement je comprends le débat, mais je trouve tout à fait normal que la lutte contre la domination masculine comporte des espaces, des moments et des mouvements dans lesquels les hommes ne sont pas présents. Si l’on parlait d’une réunion syndicale, trouverait-on nécessaire d’y inclure partout et toujours des employeurs au nom de l’ouverture, quand bien même ils s’afficheraient comme bien intentionnés? On sait par ailleurs que les hommes tendent à accaparer les discussions dans les réunions mixtes, y compris quand ils n’ont rien à dire, et les hommes progressistes ne font pas exception.

Un homme peut-il être l’égal de la femme dans la lutte féministe?

Égal en dignité sûrement, comme dans d’autres arènes, mais pas si cela devait signifier déposséder les femmes de leur lutte. Lors de la première vague du féminisme à la fin du XIXe siècle, les féministes se sont beaucoup appuyées sur les hommes pour relayer leurs revendications car elles n’avaient accès ni au droit de vote ni au pouvoir politique. Du chemin a été parcouru depuis, et comme d’autres mouvements sociaux, beaucoup de mouvements féministes contemporains s’appuient sur l’idée que la libération des femmes sera le fait des femmes elles-mêmes. Maintenant, la prise en compte des aspirations transgenres et non binaires, ou encore du combat contre l’homophobie, a élargi le cercle des personnes ayant un intérêt direct à la fin du patriarcat. Ces nouvelles inclusions sont parties prenantes d’un élargissement du sujet féministe.

Selon vous, comment un homme doit-il s’y prendre pour être un bon féministe?

Je mentionnerais trois approches en particulier. La première consiste à développer ses capacités d’écoute, en appuyant sa participation à la cause sur la volonté sincère d’apprendre plus que sur celle de venir donner son avis (pour une fois qu’on ne nous le demande pas!). Une deuxième approche consiste à assurer autant que possible la logistique de la participation politique des femmes elles-mêmes au mouvement. Ce fut le cas, par exemple, avec les crèches d’hommes organisées le jour de la grève pour permettre aux femmes de manifester. Enfin, il faut aussi accepter de ne pas être félicité du fait de se charger de tâches qui sont perçues comme «normales» lorsque les femmes les assument.

A contrario, quelles sont les choses qu’un homme doit éviter s’il veut être un bon féministe?

Le sexisme systémique n’est pas uniquement véhiculé dans le langage que les hommes emploient avec les femmes, mais aussi, et peut-être surtout, dans celui que les hommes emploient entre eux pour parler des femmes et du féminin. Une bonne manière de se rendre utile, plutôt que simplement policer son propre langage, est d’intervenir lorsque ces propos sexistes surviennent, de montrer qu’ils sont inacceptables même lorsqu’il n’y a pas de femme pour les entendre. Les hommes féministes doivent accepter de se mettre en danger, ils doivent se faire «complices» plutôt que simples alliés, pour reprendre une distinction popularisée par la réalisatrice Amandine Gay. C’est parfois plus facile à dire qu’à faire!

Mais que répondez-vous à celles qui pensent que seule une femme peut véritablement être féministe?

Il ne faut sans doute pas s’arrêter à un débat sur le mot lui-même. C’est sur le terrain, dans la pratique et dans les actions de la vie quotidienne que s’éprouve l’engagement féministe. Quand on passe à la pratique, les conflits terminologiques perdent souvent de leur pertinence.

Pour Sébastien Chauvin, les hommes doivent agir sur deux plans: leur investissement au quotidien pour favoriser l’égalité hommes-femmes et l’aspect plus militant pour changer les facteurs systémiques de l’inégalité.

L’engagement d’un homme pour l’égalité doit-il rester une affaire d’attitude au quotidien ou faire le pas du militantisme?

Une partie du sexisme relève de «comportements» individuels: manspreading, manterrupting, «mecsplications», etc. Ces comportements peuvent et doivent changer au quotidien. Mais le patriarcat relève aussi d’un système: des lois discriminatoires, des inégalités structurelles, des violences. Au-delà des bonnes actions individuelles, militer, faire collectif peut contribuer à atteindre ce niveau structurel en changeant les institutions ou en en créant d’autres. Bien sûr, inversement, la nécessité d’un changement systémique ne doit pas être une excuse cynique pour ne rien changer à ses pratiques!

On peut être fondamentalement pour l’égalité hommes-femmes, mais se rendre coupable, consciemment ou non, d’écarts résultant d’une éducation, d’habitudes, etc. Peut-on être un mauvais féministe malgré toute sa bonne volonté?

Je pense que, par compromis, fainéantise ou manque de courage, ou simplement du fait de contraintes qui nous dépassent, nous sommes toutes et tous de mauvaises et mauvais féministes. Supposer que, pour être féministe ou lutter en faveur de l’égalité hommes-femmes, il faudrait être parfaitement vertueux ou vertueuse est la meilleure recette pour finir par y renoncer. C’est en acceptant l’imperfection et l’impureté que l’engagement féministe se fait le plus sincère, mais aussi le plus politique et le plus durable.

Publié: 31.01.2021, 19h05