SCIENCES HUMAINESInterview in French Sciences Humaines magazine about gender identity (July 2014)

http://www.scienceshumaines.com/cinq-questions-sur-le-sexe-le-genre-et-ceux-qui-les-etudient_fr_32923.html

D’où vient l’identité de genre ?
Le regard de Sébastien Chauvin

Maître de conférences 
en sociologie à l’université d’Amsterdam et fondateur
 du Amsterdam Research Center for Gender and Sexuality, il a codirigé, avec Laure Bereni, Alexandre Jaunait et Anne Revillard, Introduction aux études
 sur le genre (De Boeck, 2012).

«  Notre époque tend aujourd’hui à apposer le concept de “genre social”, statut assigné par la société (son état civil par exemple), à celui “d’identité de genre” (la conviction intime d’être un garçon ou une fille). Cependant, il ne faut pas oublier que cette notion d’identité de genre s’est elle-même construite historiquement. L’identité intime, revendiquée par la personne, est au cœur des définitions contemporaines de l’authenticité, bien au-delà de la seule question du genre. L’émergence du “soi” (ou self en anglais) comme expression d’une individualité intime potentiellement en tension avec les contraintes sociales est au cœur de la société des individus telle que l’a analysée Norbert Elias.

Ma collègue Geertje Mak, aux Pays-Bas, a montré comment cette identité intime avait également été progressivement distinguée de la matérialité du corps lui-même (10). Ses travaux sur les hermaphrodites au XIXe siècle ont retracé la prise en compte graduelle d’un “soi sexué” (sexed self) par la médecine. Au début de la période qu’elle étudie, les décisions d’assignation à un sexe reposaient d’abord sur des préoccupations pratiques, principalement la capacité d’une personne à vivre dans son environnement social au sein d’un sexe donné, quitte à dissimuler quelques « anomalies » dans les plis du corps. Au tournant du XXe siècle, néanmoins, émerge la notion d’un sexe psychique irréductible aussi bien à l’anatomie qu’aux rôles sociaux. Distingué de la “personne”, le corps en devient ainsi l’expression. Mais cette distinction prend également alors une tournure normative : le corps (extérieur) doit désormais exprimer la personne (intérieure). C’est ce développement qui a permis de penser les conflits entre sexe psychique et sexe anatomique apparent, tout en rendant d’autant plus pressante leur résolution. Les études de G. Mak sur l’identité intime sont parmi les plus innovatrices sur le genre aujourd’hui. »

Propos recueillis par Jean-François Dortier