Interview sur l’homophobie dans Télérama, mai 2019.

De souvenirs personnels en événements nationaux, Sylvain Desmilles explore son parcours de jeune homosexuel.

Dans “Pédale !”, un documentaire intimiste diffusé mardi 14 mai sur France 2, Sylvain Desmilles montre comment, dès 8 ans, il a été confronté à l’injure. Eclairage du sociologue Sébastien Chauvin.

« Avant les premiers baisers et les premières caresses, il y eut l’insulte, comme un crachat et un baptême », dit Sylvain Desmilles. Dans le documentaire intimiste Pédale !, diffusé mardi sur France 2, le réalisateur gay décrit la manière dont l’injure homophobe l’a modelé. Comment celle-ci discipline-t-elle les hommes ? Pourquoi résiste-t-elle au temps ? Les réponses de Sébastien Chauvin, directeur du Centre en études genre de l’université de Lausanne.

Dans son film, Sylvain Desmille raconte avoir été traité de « pédale » dès ses huit ans. L’insulte homophobe définit-elle une expérience commune chez les gays ?

L’injure homophobe est en réalité une expérience commune à tous les hommes. En effet, elle n’est pas uniquement liée à la sexualité, mais structure toute la production de la masculinité. Les jeunes, gays ou pas, vont donc tous être confrontés à l’insulte, ou au risque de l’insulte. Même de jeunes garçons hétéros peuvent être ciblés si leur expression de genre est jugée trop distante des normes dominantes de virilité, par exemple si on les perçoit comme faibles ou « efféminés ». Pas grand-chose à voir avec un contact sexuel entre hommes à proprement parler.

Que cela révèle-t-il ?

L’insulte homophobe souligne notamment la fragilité de l’hétérosexualité masculine, hantée par la potentialité homosexuelle. En un sens, il faut croire les auteurs des injures quand ils se disent agressés par l’existence de leurs victimes ! L’homosexualité n’est pas perçue comme une différence, extérieure à soi, mais comme quelque chose qu’il faut exorciser, qui vient menacer un certain rapport à soi-même. L’insulte homophobe va donc exclure en infériorisant mais, à l’image du langage sexiste, souvent aussi en sexualisant. Regardez les nombreux messages de haine qu’a reçus Bilal Hassani, c’était de l’ordre de « tu me dégoûtes, je vais t’enculer » ! Le moins qu’on puisse dire c’est qu’avec cette menace de mise en relation forcée on n’est pas dans la simple mise à distance.

L’insulte semble avoir résisté aux progrès des droits des personnes LGBT (Lesbiennes, Gay, Bi, Trans). Pourquoi ?

Au moment où la violence sourde de l’invisibilisation diminue, les violences -au pluriel- peuvent donner l’impression de bondir. Cela s’explique par plusieurs facteurs. On se cache moins, et on oublie que tous les endroits ne sont pas forcément accueillants. La violence, elle, se fait plus ouverte. En cas d’agression, on se sent plus légitime à aller porter plainte. Et des associations constituent ces violences comme politiques, les comptent, alors qu’elles étaient considérées jusque-là comme des faits divers, les victimes avaient davantage honte etc… Mais cela ne témoigne pas forcément d’un renforcement général de l’homophobie. Il est par ailleurs possible que, pour les jeunes générations qui bénéficient d’un éventail plus large de modèles d’identification sexuelle et de genre tôt dans leur biographie, la construction de soi passe moins systématiquement par l’injure. Le réalisateur du documentaire finit par se revendiquer « pédale » en assumant et retournant le stigmate. Aujourd’hui les jeunes se définiront plutôt comme « gay » ou « queer », deux termes sans doute plus inoffensifs en français, qui enferment paradoxalement une forme de désexualisation.

Il y a quelques semaines, la ministre des sports a annoncé son intention de sanctionner les clubs de foot dont les supporters profèrent des injures homophobes. C’est une bonne idée ?

Cela peut être efficace. Si une tribune est interdite de match, une sorte de régulation interne pourrait pousser les membres à y réfléchir à deux fois avant de recommencer. L’effet pervers, en revanche, c’est que l’insulte homophobe devienne subversive parce qu’interdite… Après, je me méfie de la focalisation sur les stades ou sur le langage grossier. Les journalistes ont souvent tendance à voir dans les interactions verbales et les masculinités populaires le signe d’une homophobie plus grande. Mais ce n’est pas forcément le cas, et les supporters qui crient dans les stades ont certainement moins de pouvoir que les membres de la Ligue du LOL.

PDF: itv-pedale-telerama-2019