Le harcèlement sexuel et l’auto-défense féministe, interview pour le journal étudiant l’Auditoire

17 novembre 2017 (version intégrale)

        Est-ce que le harcèlement est un phénomène culturel ? Savez-vous s’il est plus présent dans certaines régions du monde ou dans certains milieux sociaux ?

Le harcèlement sexuel est présent dans toutes les sphères de la société, du monde économique au monde politique en passant bien sûr par le monde académique. Il est particulièrement prégnant dans les contextes de genre inégalitaires, où peu de femmes occupent les positions de pouvoir. Logiquement, on pourrait penser qu’il est moins présent dans les pays plus égalitaires (la Scandinavie par exemple), mais ce sont aussi ceux où l’on est le plus sensibilisé.e.s à ces violences et le plus enclin.e.s à les reporter ou même à qualifier le harcèlement comme harcèlement, aussi il est difficile de procéder à une comparaison internationale des chiffres, qui mélangent faits objectifs et reconnaissance de ces faits.

 

       Qu’est-ce qui pousse les femmes à s’inscrire à des cours d’auto défense ou de sports de combat ?

Les cours d’auto-défense ne permettent pas seulement de répondre aux agressions effectives. Ils permettent aussi de se sentir plus armé.e.s face aux agressions potentielles et ainsi refuser de se constituer en sujets vulnérables. Se sentir prêtes à « répliquer à » la violence est une manière de ne pas « répliquer » la violence par la performance de la vulnérabilité, pour reprendre une distinction d’Elsa Dorlin dans son récent livre Se défendre, une philosophie de la violence (La Découverte, 2017). Elsa Dorlin critique notamment l’imagerie dominante des campagnes contre les violences domestiques qui, en montrant des visages tuméfiés, sont des odes à la puissance des agresseurs (à qui cette imagerie s’adresse implicitement), et contribuent par leur message à construire les vies féminines comme à la fois sans défense et sur la défensive.

 

       Le sentiment d’insécurité qu’éprouvent certaines femmes en marchant seules dans la rue ne serait pas également accentué par les mises en garde incessantes de la société qui leur répète qu’elles sont en danger ?

Oui. C’est notamment le souci de féministes comme Virginie Despentes dans King Kong Théorie (Grasset, 2006) : montrer que l’attention inquiète des parents pour la sécurité des jeunes filles et les avertissements proférés dans un souci de protection fonctionnent en fait comme des menaces. Même bien intentionnés, ils agissent comme des moyens de contrôle de la mobilité des femmes dans l’espace public, et aussi de leur sexualité. Ils fonctionnent en tandem avec le harcèlement effectif. En cultivant une appréhension de la violence qui passe en priorité par l’évitement, ils redoublent la violence physique d’une forme insidieuse de violence symbolique exercée à l’encontre même de celles faisant l’objet d’un « souci » particulier, un souci problématique qui est indissociablement ici care et concern, sollicitude et inquiétude.

 

       Pensez-vous que les sports d’auto-défense aident réellement à se sentir plus sûr de soi en cas de harcèlement ?

Comme le savent déjà bien les praticiens d’arts martiaux, la maîtrise d’un sport d’auto-défense ne se traduit parfois jamais par son usage effectif dans le civil, que ce soit sur un mode offensif ou défensif. Mais, paradoxalement, la maîtrise de techniques d’auto-défense permet de ne plus être tout le temps sur la défensive. Elle est un instrument féministe de cultivation de sa puissance individuelle et collective, par contraste avec l’effet d’incapacitation propre aux affiches de victimes que critique Elsa Dorlin.

 

       Les sports d’auto défense s’adressent très souvent aux femmes, mais sont-elles vraiment les seules à être victime de harcèlement ?

C’est important, d’un point de vue féministe, de montrer que les femmes sont capables d’exercer la violence, comme l’ont fait Geneviève Pruvost et Coline Cardi dans l’ouvrage qu’elles ont dirigé, Penser la violence des femmes (La Découverte, 2013).  Toutefois, le harcèlement sexuel mobilise des rapports de pouvoir qui ne sont pas entièrement enfermés dans la conjoncture d’une hiérarchie organisationnelle. Une femme cadre, une personne trans enseignante, un homosexuel contremaître, pourront subir des humiliations sexuelles verbales ou physiques alors qu’ils et elles sont censé.e.s être en position de pouvoir organisationnel. Le harcèlement n’est pas juste l’expression innocente, insistante ou « lourde », d’un intérêt érotique pour autrui : il est l’exercice d’un pouvoir de genre à la fois situé au niveau d’une société et localisé dans les structures organisationnelles qui en majorité le traduisent (hommes dans les positions de pouvoir et de direction, femmes dans des positions subordonnées et dont les carrières, voire l’emploi, dépendent d’hommes).

Le harcèlement sexuel est une insulte en acte ; il est un acte qui signifie « salope » et qui remet les femmes à leur place dans l’économie symbolique du sexisme. Il n’y a pas de masculin à l’insulte « salope » pour cette raison même. L’insulte « salope » mobilise un imaginaire patriarcal de la souillure de genre, imaginaire qui vous est extorqué par l’insulte – qui remet à sa place en même temps qu’il réinstaure performativement le cadre patriarcal. Pas même une éducation féministe rejetant les significations sexistes associées à ces insultes et plus généralement au « double standard » ne protège contre cette extorsion. On se sent salie même quand on ne croit plus à la saleté. Le harcèlement sexuel opère de la même manière. En vous mettant en position d’échanger votre honneur sexuel pour sauver votre emploi ou obtenir une promotion, il vous arrache la reconnaissance de ce que votre honneur est dans votre sexualité, et donc vous extorque la faiblesse, l’humiliation et la honte (que l’on cède ou que l’on ne cède pas au harcèlement, on a été interpellée comme « pute », comme le savent les femmes subissant le harcèlement de rue et qui se font néanmoins immédiatement traiter de salopes après avoir refusé).

Dans le cadre de ces rapports sociaux sexistes, qui mobilisent à la fois le pouvoir matériel et le pouvoir symbolique, les hiérarchies macro et micro, on peut reconnaître à la fois la possibilité conjoncturelle de harcèlement sexuel de femmes sur d’hommes (tout comme une femme peut proférer l’insulte « salope » à l’encontre d’un homme), mais aussi indiquer que ce dernier n’a pas le même pouvoir de « remettre à sa place » de genre, quand bien même il peut activer une hiérarchie organisationnelle locale marquée par un pouvoir féminin (dans une institution ou dans une entreprise particulière, par exemple).

On peut donc parler, dans des cas précis, de harcèlement sexuel des hommes comme d’autres parlent de certaines hostilités raciales en termes de racisme anti-blanc, mais en faire le symétrique des harcèlements qui touchent les femmes c’est oublier que le pouvoir performatif du harcèlement repose sur une structure de domination masculine qui dépasse les actes eux-mêmes, tout comme les discriminations racistes qui touchent les racisé.e.s s’appuient sur le « racisme systémique » de la domination blanche. Si une définition symétrique des actes est un aboutissement à mon sens inévitable sur le plan juridique dans une société libérale-démocratique, elle ne doit pas nous rendre borgnes en tant qu’analystes du pouvoir ou militant.e.s de l’émancipation.

 

       Dans quelle mesure l’auto défense est véritablement une solution ? N’est-ce pas plutôt un moyen de répondre au problème plutôt que d’essayer de l’éliminer à la source ?

L’auto-défense est une manière de refuser le jeu lui-même, de rejeter l’alternative entre l’agression subie ou la fuite effarouchée, qui sont deux manières d’accepter l’extorsion de sa faiblesse de genre. Bien sûr, l’auto-défense physique est une solution partielle, mais en luttant non seulement contre les agressions mais contre la peur du harcèlement, il contribue à désamorcer une dimension clé des rapports sociaux sexistes, qu’il ne faut aucunement négliger.

Enfin, et c’est crucial, il faut vraiment entendre l’auto-défense non en un sens localisé et uniquement physique, forcément limité aux interactions de face à face, notamment dans l’espace public, mais comme un paradigme plus général de l’émancipation féministe. Le mouvement actuel de « libération de la parole » sur le harcèlement sexuel en fait intégralement partie. Il ne vise aucunement à dire « nous ne sommes pas celles que vous croyez », mais à rejeter l’ensemble du jeu sexiste qui soutient cette dichotomie entre femmes pures et femmes impures et qui repose sur la négation des femmes comme sujets, y compris comme sujets sexuels.

 

       Quelles autres solutions pourrions-nous envisager pour remédier à ce problème ?

Le harcèlement activant des rapports sociaux qui le dépasse, il s’agit bien évidemment de s’attaquer à ces rapports sociaux, aux inégalités de pouvoir (de salaire, de position, de division du travail, de statut juridique etc.) qui lui donnent son pouvoir performatif, comme le rappelle dans bien d’autres domaines la tradition féministe matérialiste. Pour une part, ce changement des rapports de pouvoir « matériels » est déjà à l’œuvre depuis plusieurs décennies, et c’est cette déconnection croissante entre l’évolution de la place des femmes dans la société qui fait apparaître la continuation de conduites de harcèlement (dans les entreprises, dans la rue, dans les universités) comme d’autant plus inacceptables et anachroniques. C’est aussi ce sentiment de décalage entre les acquis matériels et juridiques de la lutte féministe et l’inertie des structures symboliques et des « attitudes » masculines, qui a donné aux femmes victimes la force et la légitimité subjectives pour enfin les dénoncer, et potentiellement renverser la charge de la honte.

Sébastien Chauvin