Interview dans Le Temps – “L’homophobie peut prendre de mutiples visages” – 23 janvier 2020.

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Sébastien Chauvin: «L’homophobie peut prendre de multiples visages»

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Débats

Le 9 février, les Suisses voteront sur la possibilité d’inscrire l’homophobie dans la loi. Comment se traduit concrètement celle-ci dans la société en 2020? Qu’y changera vraiment cette votation? Sébastien Chauvin, professeur associé à l’Unil et auteur d’une «Sociologie de l’homosexualité», répond au «Temps»

«Deux hommes qui se tiennent la main sont plus immédiatement perçus et sanctionnés comme homosexuels que deux femmes» —

Si la norme pénale anti-homophobie soumise au vote des Suisses le 9 février prochain est acceptée, seront désormais interdits «les propos et actes publics» qui portent atteinte à la dignité humaine de personnes en raison de leur homosexualité. Le refus d’une prestation à cause de l’orientation sexuelle d’une personne sera également punissable.

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Les débats et les sondages montrent l’évolution de l’opinion publique: tous les grands partis, à l’exception de l’UDC, y sont favorables. L’extension de la norme antiraciste à la communauté homosexuelle permet selon eux de combler une lacune juridique pointée du doigt à plusieurs reprises au niveau international. Ses détracteurs y voient en revanche un danger en matière de liberté d’expression ou une cristallisation injustifiée autour d’un phénomène jugé marginal en Suisse.

Comment se traduit, concrètement, l’homophobie dans la société suisse en 2020? Qu’y changera la modification de la loi? Sébastien Chauvin, professeur associé à l’Unil et coauteur d’une Sociologie de l’homosexualité, répond aux questions du Temps.

Le Temps: Quel état des lieux de l’homophobie peut-on dresser, aujourd’hui, en Suisse?

Sébastien Chauvin: Littéralement, l’homophobie est l’hostilité à l’égard des gays et des lesbiennes – dans le langage courant, le terme désigne plus généralement l’ensemble des discours, pratiques et idéologies qui infériorisent les personnes homosexuelles ou supposées telles. Elle peut prendre plusieurs formes: il y a bien sûr les propos grossiers les plus ostensibles, qui visent directement une personne ou un groupe («sale gouine», «bande de pédés»). L’imaginaire médiatique tend à associer les insultes homophobes aux classes populaires, aux supporters qui crient dans les stades ou aux groupes de jeunes dans la rue. D’abord, c’est oublier que ces injures se profèrent dans toutes les classes sociales. Ensuite, il existe aussi des versions plus policées de l’homophobie qui, des salles de rédaction aux conseils d’administration, prendront plutôt la forme d’insinuations, de métaphores douteuses, de «blagues» ou même de silences. Il ne faut pas oublier ces versions plus intellectuelles empruntant un langage savant (dénonciation des «dégénérés», etc.).

Que pensez-vous, en tant que sociologue, de l’intérêt de pénaliser «les propos et actes publics» homophobes?

On pourrait d’abord se dire que la pénalisation ne sert pas à grand-chose. De même que la norme pénale antiraciste n’a pas fait disparaître le racisme en Suisse, son extension à l’homophobie ne fera pas s’évaporer d’un coup de baguette les discriminations à l’égard des minorités sexuelles. Quand on interdit une insulte, le monde social est encore là. Mais dénigrer la question des insultes et des appels à la haine serait sous-estimer la violence propre du langage. L’injure ne fait pas que dire la violence ou y inciter, elle est en elle-même une violence. Elle est d’une certaine manière un «décret d’application» des hiérarchies sociales. Les insultes nous précèdent et disent aux personnes discriminées qu’elles sont des êtres insultables. Pénaliser les propos homophobes, c’est donc, en donnant aux gays et aux lesbiennes des outils juridiques pour se défendre, contribuer à les rendre un peu moins insultables.

La difficulté vient cependant du fait que l’homophobie n’est pas présente que dans les discours. Elle se trouve d’abord dans les institutions, les discriminations juridiques à l’encontre des couples, le placard imposé dans le monde du travail par peur de l’ostracisme ou du harcèlement, ou encore la représentation omniprésente de l’hétérosexualité comme évidente – ce qu’on appelle l’«hétéronormativité». Se faire refuser poliment un emploi ou un appartement est-il moins homophobe que se faire insulter dans la rue?

Lire aussi l’éditorial: Haïr n’est pas une opinion

Comment interpréter selon vous la banalisation des insultes homophobes dès la cour d’école («sale pédé», «enculé», etc.)?

Ce qui est intéressant, c’est qu’il s’agit en réalité surtout d’injures gayphobes, celles qui se réfèrent aux hommes homosexuels. Celles-ci ont une spécificité: contrairement à la plupart des injures racistes (même s’il y a des exceptions), elles ne servent pas uniquement à désigner les victimes directes mais sont largement utilisées pour s’insulter entre garçons présumés hétérosexuels, rappelant en permanence ce qu’il ne faut pas être, ce dont il faut se «désidentifier».

Tantôt, comme avec le terme «pédale», elles fonctionnent comme un régulateur de la masculinité en visant le défaut supposé de virilité. Tantôt, la gayphobie est déployée pour désigner de manière encore plus générale le manque de droiture morale ou la traîtrise (avec des insultes comme «pédé» ou «enculé»). Ce qui frappe dans ces usages, c’est la manière dont le langage sexuel est utilisé pour signifier les rapports de pouvoir et attenter à l’honneur. L’association de l’homosexualité au fait de «se coucher» devant un homme, un patron, etc. n’est pas neutre ici, et mobilise des clichés bien connus. Elle montre aussi que les insultes homophobes ne pourraient exister si elles n’étaient d’abord des insultes sexistes, qui charrient un imaginaire patriarcal de la sexualité dans lesquelles les positions et pratiques assignées aux femmes sont perçues comme dégradantes.

Quelles différences observez-vous entre insultes gayphobes (visant les hommes) et lesbophobes (visant les femmes)?

On parle souvent d’homophobie, mais dans la vie réelle, l’homophobie «en général» n’existe pas. La discrimination homogène de tous les homosexuels est en fait réservée aux discours les plus abstraits et aux textes juridiques. Par contraste, dans une réalité quotidienne structurée par les hiérarchies hommes-femmes, la lesbophobie n’est pas du tout le symétrique de la gayphobie. Deux hommes qui se tiennent la main sont plus immédiatement perçus et sanctionnés comme homosexuels que deux femmes, sauf si l’une de celles-ci est plus masculine – ou les deux. Par contre, les femmes subiront une forme de harcèlement en raison de leur sexe. La construction de la féminité chez les jeunes filles est en effet surtout hantée par la figure de la «pute», dont il s’agit pour elles aussi de se «désidentifier». C’est plus tard, à l’adolescence, que la lesbophobie affleurera plus explicitement.

En amont de cette votation, comment analyser les réticences de celles et ceux qui y voient un recul de la liberté d’expression?

Cette impression est souvent nourrie par le sentiment de sa propre «normalité». Ceux qui pensent qu’«on ne peut plus rien dire» sont selon moi victimes d’un double effet d’optique. D’une part, ils oublient toutes les questions dont on peut désormais parler et qui étaient auparavant exclues du débat politique légitime. Et il y en a beaucoup! D’autre part, ils ne voient pas que leur propre sensibilité est le produit des combats passés. Je suggère à ceux qui dénoncent la censure de se replonger dans les archives audiovisuelles: eux-mêmes seraient choqués aujourd’hui d’entendre toutes les horreurs que l’on pouvait proférer il y a seulement quelques décennies, en toute impunité, que ce soit en termes de misogynie, d’antisémitisme, d’homophobie, de racisme.