Sebastien Chauvin (2009)

En attendant les papiers: L’affiliation bridée des migrants irréguliers aux États-Unis

Politix, 87(2): 47-69

Aux États-Unis comme ailleurs, l’absence de papiers légitimes joue un rôle-clé dans la précarité des migrants irréguliers. Les caractéristiques du régime d’illégalité étatsunien permettent toutefois aux sans-papiers d’y jouir de droits de citoyenneté qui tranchent avec les régimes plus répressifs d’Europe occidentale. Les immigrés illégaux ont été incorporés dans la société, l’État, et le marché du travail du pays d’une manière que l’on ne peut entièrement saisir en se contentant d’opposer exclusion formelle d’un côté, et intégration informelle ou légitimité subjective de l’autre. Inférieure, leur citoyenneté concrète inclut de nombreux éléments formels, aux niveaux local et national. Cette normalisation avancée de l’illégalité tend en retour à institutionnaliser davantage leur condition subordonnée : n’étant jamais réduits à l’état de « non-citoyens », ils forment tendantiellement une couche reconnue et stabilisée de « sous-citoyens », dont l’autodiscipline, la stabilité bureaucratique, et la participation fiscale ont été entretenues par des promesses d’amnistie sans cesse répétées mais, depuis 1986 en ce qui concerne les Mexicains, sans cesse repoussées. Dans ce contexte, l’illégalité n’apparaît pas comme un marqueur absolu d’illégitimité mais comme un obstacle de plus au sein d’un continuum de la mise à l’épreuve civique. Cependant, parce que les migrants irréguliers doivent parfois commettre plus d’infractions s’ils veulent bénéficier des attributs civiques les plus formels, la signification sociale de ces derniers demeure indéterminée, leurs détenteurs pouvant être représentés aussi bien comme « plus légaux » que comme « plus illégaux ».

Waiting for Papers: Irregular Migrants in the United States beyond Formal vs. Informal Incorporation

In the United States as elsewhere, having no valid visa or residence permit has played a key role in the long-term civic precariousness of unauthorized transnational migrants. However, the distinct U.S. regime of illegality has allowed undocumented residents there to enjoy a range of citizenship rights contrasting with Western Europe’s more repressive regimes. Indeed, illegal immigrants have integrated U.S. society, bureaucratic system, and labor market in ways that cannot entirely be grasped by opposing formal exclusion on the one hand, and informal incorporation or subjective legitimacy on the other. Though inferior, their concrete citizenship condition includes many formal elements, at the local and national levels. Such an advanced normalization of illegality has increased the institutionalization of unauthorized migrants’ inferior status: never being completely “non-citizens,” they have grown into a class of “sub-citizens,” whose self-discipline, bureaucratic stability, and fiscal participation, have been encouraged by reasonable promises of amnesty. These promises were regularly reiterated but, since 1986 in the case of Mexicans, repeatedly postponed. In this context, “illegality” has not come up as an absolute marker of illegitimacy, but rather as one more handicap within a continuum of probationary citizenship. However, as irregular migrants sometimes have to commit more infractions in order to reach the most formal of common civic attributes, the social meaning of the latter has proved ultimately undetermined, for their holders can be framed as “more illegal” as much as “more legal.”