Discussion : la sexualité et le genre au 21ème siècle

Vendredi 21 septembre, Sébastien Chauvin, sociologue à l’UNIL, anime un débat à 18h sur le thème « Sexualité, genre et société » au Théâtre de Vidy. Il abordera des problématiques d’actualité, comme le harcèlement sexuel après la déferlante #MeToo.

Sébastien Chauvin est sociologue et responsable du Centre en études genre de l’UNIL. Il est aussi co-auteur de “Sociologie de l’homosexualité”. Noémie Matos © UNIL

Identités de genre, luttes LGBT à l’ère de la mondialisation, situation du sida en 2018… Sébastien Chauvin, responsable du Centre en études genre de l’UNIL, dresse un état des lieux de ces sujets intimes et parfois polémiques, lors d’un débat public au Théâtre de Vidy, vendredi 21 septembre à 18h (entrée libre). Ce forum est un préambule à la pièce de théâtre « Les Idoles », de Christophe Honoré, qui fait revivre sur scène ses modèles de jeunesse.

Sébastien Chauvin, quel lien y a-t-il entre votre conférence et la pièce de théâtre « Les Idoles »?

Le débat fera en quelque sorte écho à l’œuvre de Christophe Honoré. Il raconte ses inspirations artistiques de jeunesse, qui étaient pour la plupart des auteurs gay, emportés par le sida au début des années 90, comme Hervé Guibert ou Cyril Collard. Je vais aborder justement la question du VIH à l’heure actuelle. Beaucoup de séropositifs sont presque à nouveau dans le placard, puisque le sida n’est plus tellement abordé depuis les bons résultats de la trithérapie. Alors que dans les années 90, on assistait à un réel coming-out des séropositifs.

Les progrès médicaux face au sida n’apportent donc pas que du positif ?

Ils ont représenté un progrès extraordinaire mais n’ont pas fait disparaître le stigmate. De nouvelles discriminations sont apparues avec le développement de traitements préventifs contre le VIH, utilisés principalement par des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes. Les personnes qui prennent cette prophylaxie pré-exposition (PrEP) et doivent très souvent se rendre chez le médecin pour des contrôles, sont paradoxalement perçues comme ayant une sexualité dangereuse. Aux États-Unis, certaines se font refuser des crédits. Alors qu’elles se traitent de manière préventive pour ne pas être infectées par le VIH, justement ! Elles se font parfois même appeler « Truvada whores », du nom du médicament prescrit pour la PreP.

Quels autres thèmes allez-vous présenter lors de cette rencontre?

Je vais aborder la question de l’égalité et des rapports homme-femme à l’ère de la norme d’égalité et de #MeToo. Le harcèlement sexuel équivaut en actes à l’insulte « salope », insulte spécifiquement féminine dont on ne peut se sortir ni par l’acceptation ni par la fuite. En effet, que l’on cède ou que l’on ne cède pas au harcèlement, on a été interpellée comme « pute », comme le savent les femmes subissant le harcèlement de rue et qui se font néanmoins immédiatement insulter après avoir refusé. Le harcèlement sexuel envers les femmes s’inscrit dans une logique patriarcale. Le harcèlement envers les hommes existe, mais ce n’est pas exactement la même chose que ce que vivent les femmes dans la société actuelle, de même qu’il n’y a pas d’équivalent masculin au mot « salope ». Je vais essayer de défendre cette position, cela mènera sûrement à un débat.

Le phénomène #MeToo sert-il entièrement la cause féministe?

#MeToo a engendré une importante et nécessaire réflexion sur la notion de consentement. Contrairement aux critiques qui l’accusent d’être un mouvement puritain, les actrices de #MeToo ne visent aucunement à dire « nous ne sommes pas celles que vous croyez », mais à rejeter l’ensemble du jeu sexiste qui nie les femmes comme sujets sexuels à égalité avec les hommes, qu’elles acceptent ou refusent les « avances ». En revanche, la manière dont le consentement a été érigé en réponse principale à #MeToo me paraît problématique. D’une part, sa logique quasi-juridique élude la réflexion sur les rapports de pouvoir : il suffirait alors d’obtenir un consentement pour être « couvert » sans réfléchir aux implications de ses actions. D’autre part, je suis inquiet de la forme asymétrique dans laquelle le consentement est présenté. Dans cette logique, l’homme demande le consentement, la femme consent (ou pas). Le fait que dans les représentations populaires on n’imagine pas que cela puisse marcher dans l’autre sens indique que la norme du consentement peut tout à fait ratifier l’inégalité homme-femme plutôt que la remettre en cause. C’est un danger qu’a bien pointé la philosophe Geneviève Fraisse dans son livre sur le consentement récemment réédité* : avoir à « consentir », c’est déjà être dans une position dominée. « Je vais te protéger, ma poupée fragile », ce n’est pas féministe du tout ! Il ne faudrait donc pas que l’élan de #MeToo se dissolve dans une simple injonction à la « galanterie sexuelle » qui reconduirait l’asymétrie patriarcale.

Quels aspects des études genre allez-vous aborder ?

Je vais évoquer la banalisation de la diversité sexuelle, la multiplication des possibilités d’identifications de genre (cisgenre, transgenre, non-binaire, intersexe…), et la mondialisation de ces identités. Par exemple, les termes lesbienne, gay, et même trans-, d’abord apparus dans les pays riches du Nord, sont peu à peu adoptés dans les pays du Sud : ces nouvelles identités ont-elles été imposées à ces pays dans un mouvement d’impérialisme sexuel ou ces derniers se les approprient-ils à leur façon ? Autre point de la conférence, l’instrumentalisation des luttes féministes et LGBT par les mouvements racistes et les gouvernements anti-immigration. En Occident, des discours tels que « il faut moins de migrants musulmans chez nous car ils sont homophobes et sexistes » ont le vent en poupe. On appelle cela du nationalisme sexuel.

Comment vous préparez-vous pour cette rencontre ?

Un débat grand public ne nécessite pas la même approche qu’un cours à l’université. Je vais donc parler des « choses elles-mêmes » sans forcément insister sur les courants de pensée et leurs auteurs.  Je veux partir des intérêts du public, engager des pistes et tenter de raconter les histoires les plus intéressantes possibles.

A quel public vous attendez-vous ?

L’événement est ouvert à toutes les personnes qui s’intéressent au féminisme, à l’égalité de genre ou encore à la liberté sexuelle. J’y retrouverai bien sûr le public du Théâtre de Vidy sensible à la thématique de la pièce de Christophe Honoré, mais aussi les curieuses et curieux, les étudiantes et étudiants, les collègues, les militantes et militants de toute identité sexuelle, de genre et de génération.

* Geneviève Fraisse : Du Consentement, Seuil, 2017

Published  18 September 2018
par  Noémie Matos / Unicom