Sébastien Chauvin (2009)

Des mobilisations bridées: Le syndicalisme informel parmi les travailleurs journaliers aux États-Unis.

Pp. 253-270 in Sophie Béroud and Paul Bouffartigues (eds.), Quand le travail se précarise, quelles résistances collectives ? Paris: La Dispute, 2009.

 Aux États-Unis, nombre d’entreprises ayant recours à des agences de travail journalier y « sous-raitent » par là-même les irrégularités et scandales potentiels associés à l’exploitation d’une main-d’oeuvre à la fois économiquement précaire et statutairement inemployable. Dans le Chicago des années 2000 la main-d’oeuvre journalière est composée de plus en plus majoritairement d’immigrés hispaniques sans papiers. Ces derniers travaillent souvent pendant plusieurs années dans une même usine, parfois même en changeant régulièrement d’agence, c’est-à-dire d’employeur officiel. Une telle logique assurantielle, à la fois juridique et réputationnelle, d’ « externalisation des illégalités », a néanmoins un revers pour les entreprises : en concentrant sur elles le déshonneur, les agences sont devenues en retour des partenaires gênants, que les employeurs finaux préfèrent dissimuler, et qu’ils prennent soin de mettre à distance tant qu’ils le peuvent.

C’est à cette externalisation de la « mauvaise réputation » permettant tous les abus à l’encontre des travailleurs concernés, que souhaite remédier le Santa Maria Worker Center, organisation locale fondée au début des années 2000 dans le but de mobiliser les journaliers de la région2. Les « corporate accountability campaigns » que le centre mène à Chicago visent en effet à remonter la chaîne des responsabilités et contrer la dispersion du lien salarial engendrée par le recours patronal au travail journalier en s’adressant directement aux utilisateurs réels des travailleurs : les entreprises industrielles. Une telle stratégie implique notamment de faire alliance avec certains établissements estampillés « éthiques » ayant signé un code de bonne conduite proposé par le worker center, et à recommander ceux-ci aux entreprises utilisatrices, invitées à « licencier » les « mauvais » intermédiaires de main-d’œuvre en transférant l’ensemble de leurs effectifs intérimaires dans les « bonnes » agences.