1979, Foucault à Arcadie

Mai 1979. Arcadie, « Mouvement homophile de France », fête ses 25 ans au Palais des Congrès de Paris. En un sens, c’est l’apothéose : 1200 personnes sont réunies pour l’occasion, dont des représentants de plusieurs pays étrangers[1]. Arcadie connaît pourtant une ringardisation depuis l’émergence des mouvements de libération gaie des années 1970. Le groupe fondé en 1954 par André Baudry, ancien séminariste, est accusé de promouvoir une conception conservatrice et « intégrationniste » de l’homosexualité, stigmatisant les « folles », et dénonçant le « tapage » et la provocation des nouvelles générations pour qui l’émancipation passe désormais par le coming-out. Arcadie n’est-elle pas alors à l’arrière-garde du combat homosexuel ? Baudry ne s’apprête-t-il pas à l’auto-dissoudre en 1982, enregistrant par là-même son appartenance au passé et la renvoyant aux poubelles de l’histoire ?

 Le grand rassemblement a pourtant un invité de marque. Michel Foucault y prononce une célèbre conférence sur Herculine Barbin, hermaphrodite du 19ème siècle dont il a récemment exhumé le journal[2]. « Avons-nous vraiment besoin d’un vrai sexe », y demande le philosophe, qui proclame que « le plaisir n’a pas de passeport, pas de carte d’identité »[3]. Compagnon des mouvements radicaux de la décennie, aisément associé aux avant-gardes politiques et artistiques, il est alors au sommet de sa célébrité intellectuelle. Sa conférence anticipe les fulgurances queer des décennies suivantes. Que faisait-il alors dans cette galère « homophile » ?

Sa présence, vivement souhaitée par Baudry, témoigne du prestige continué de l’association Arcadie, alors de loin la plus grande organisation homosexuelle du pays avec plus de 10 000 adhérents. Arcadie est beaucoup plus ouverte et intellectuellement foisonnante que ne le laisse penser le discours conservateur de son président. Sa différence avec les mouvements radicaux s’est quelque peu estompée en cette fin des années 1970 à la faveur du déclin d’un certain millénarisme libérationniste et d’un recentrage général sur la dépénalisation, mais aussi à travers un dénigrement commun du nouveau « ghetto » gai, qui voyait converger dans une même rhétorique moralisatrice arcadiens et anciens du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire[4].

Mais la présence de Michel Foucault en dit également beaucoup du philosophe lui-même. Il a alors 53 ans. Sa socialisation sexuelle s’est opérée à une époque où la seule manière de se vivre homosexuel était par des aménagements discrets associés à ce que les historiens appelleront la double vie[5]. Sur le plan personnel, il est beaucoup plus proche d’Arcadie que du FHAR. La gêne de sa génération vis-à-vis des nouvelles visibilités libérationnistes n’aurait-elle pas joué un rôle dans la promotion par Foucault d’une politique sexuelle post-identitaire ? Et cette « logique du placard » aurait-elle pu ensuite se prolonger jusque dans la pensée queer des années 1990, dont certains raillèrent l’ambigüité politique, à la fois au-delà et en-deçà de l’identité[6] ?

Sébastien Chauvin

[1] Julian Jackson, Arcadie: la vie homosexuelle en France, de l’après-guerre à la dépénalisation. Editions Autrement, 2009.

[2] Michel Foucault, Herculine Barbin dite Alexina B., présenté par Michel Foucault, Gallimard, 1978.

[3] Didier Eribon, Michel Foucault et ses contemporains, Fayard, 1994, ch.8, p.265-287.

[4] Antoine Idier, Les vies de Guy Hocquenghem : Politique, sexualité, culture, Fayard, 2017.

[5] Didier Eribon, Réflexions sur la question gay, Fayard, 1999, p.420-442.

[6] Leo Bersani, Homos : Repenser l’identité, Odile Jacob, 1998.

 

Sébastien Chauvin “1979, Foucault à Arcadie” in Bernadette Caille & Antoine Idier (dir.), Histoire des luttes LGBT, Textuel, à paraître à l’automne 2018.